ANALYSE DU PETIT CHAPERON ROUGE

Analyse du Petit Chaperon Rouge

La version orale de ce conte dont nous donnons l’intégralité ci-dessous, fut tout d’abord exploitée par Charles Perrault (Le Petit Chaperon Rouge) puis par les frères Grimm, sous le titre Rotkäppchen.

 Version orale
(conté par L. et F. Briffault, de Montigny aux Amognes - Nièvre, vers 1885)
 

 C’était une femme qui avait fait du pain. Elle dit à sa fille:
- Tu vas porter une époigne toute chaude et une bouteille de lait à ta grand.
Voilà la petite fille partie. A la croisée de deux chemins, elle rencontra le bzou (loup) qui lui dit:
- Où vas-tu?
- Je porte une époigne toute chaude et une bouteille de lait à ma grand.
- Quel chemin prends-tu? dit le bzou, celui des Aiguilles ou celui des Epingles?
- Celui des Aiguilles, dit la petite fille.
- Eh bien! moi, je prends celui des Epingles.
La petite fille s’amusa à ramasser des aiguilles ; et le bzou arriva chez la Mère grand, la tua, mit sa viande dans l’arche et une bouteille de sang sur la bassie. La petite fille arriva, frappa à la porte.
- Pousse la porte, dit le bzou. Elle est barrée avec une paille mouillée.
- Bonjour, ma grand, je vous apporte une époigne toute chaude et une bouteille de lait.
- Mets-les dans l’arche mon enfant. Prends de la viande qui est dedans et une bouteille de vin qui est sur la bassie.
Suivant qu’elle mangeait, il y avait une petite chatte qui disait:
- Pue!… Salope!…qui mange la chair, qui boit le sang de sa grand.
- Dhabille-toi (déshabille-toi), mon enfant, dit le bzou, et viens te coucher vers moi.
- Où faut-il mettre mon tablier?
- Jette-le au feu, mon enfant, tu n’en as plus besoin.
Et pour tous les habits, le corset, la robe, le cotillon, les chausses, elle lui demandait où les mettre. Et le loup répondait: «Jette-les au feu, mon enfant, tu n’en as plus besoin.»
Quand elle fut couchée, la petite fille dit:
- Oh ! ma grand, que vous êtes poilouse!
- C’est pour mieux me réchauffer, mon enfant!
- Oh ! ma grand, ces grands ongles que vous avez!
- C’est pour mieux me gratter, mon enfant!
- Oh ! ma grand, ces grandes épaules que vous avez!
- C’est pour mieux porter mon fagot de bois, mon enfant!
- Oh ! ma grand, ces grandes oreilles que vous avez!
- C’est pour mieux entendre, mon enfant!
- Oh ! ma grand, ces grands trous de nez que vous avez!
- C’est pour mieux priser mon tabac, mon enfant!
- Oh ! ma grand, cette grande bouche que vous avez!
- C’est pour mieux te manger, mon enfant!
- Oh ! ma grand, que j’ai faim d’aller dehors! (euphémisme pour avoir un besoin pressant)
- Fais au lit, mon enfant!
- Oh! non, ma grand, je veux aller dehors.
- Bon, mais pas pour longtemps.
Le bzou lui attacha un fil de laine au pied et la laissa aller.
Quand la petite fut dehors, elle fixa le bout du fil à un prunier de la cour. Le bzou s’impatientait et disait: «Tu fais donc des cordes? Tu fais donc des cordes?»
Quand il se rendit compte que personne ne lui répondait, il se jeta à bas du lit et vit que la petite était sauvée. Il la poursuivit, mais il arriva à sa maison juste au moment où elle entrait.

Avant d’aborder les révisions opérées par Perrault et Grimm, il convient d’attirer l’attention sur la manière dont le sujet est traité dans le conte oral. Quatre personnages interviennent, mais les rôles principaux sont tenus à part égale par la fillette et le loup. La mère et la grand-mère restent dans l’ombre, leur rôle se limitant à servir de cadre au récit.

Lors de leur rencontre fortuite, le loup laisse à l’enfant le choix du sentier puis tous deux vont leur chemin. La fillette s’attarde à ramasser des aiguilles et le loup arrive en premier chez la grand-mère, qu’il tue sans en manger la chair, celle-ci étant apprêtée et disposée à l’intention de l’enfant. Le loup tient le rôle du boucher qui abat, dépèce et étripe, et la fillette celui du consommateur.

Aucun jugement de valeur n’est porté à l’égard du loup. C’est par hasard qu’il rencontre la fillette et qu’il la précède chez la grand-mère.

L’attitude de la fillette par contre, s’avère beaucoup plus complexe: malgré les avertissements de la chatte, elle persiste à manger la chair et boire le sang qui lui sont présentés. On ne décèle aucune crainte dans son comportement, et elle se prête volontiers au jeu du déshabillage. Le danger ne l’effraie pas, et sa débrouillardise et son intelligence lui permettent d’ailleurs d’échapper sans problème aux griffes du loup, qui manifestement ne jouit pas des mêmes capacités intellectuelles.

Trois segments du récit vont faire l’objet de révisions radicales dans le conte de Perrault et plus encore chez les frères Grimm.

Tout d’abord, on assiste à une véritable métamorphose de la fillette qui d’intelligente, débrouillarde et autonome devient une enfant superficielle, attachée à son apparence au point de se confondre désormais avec elle. «Il était une fois», dit Perrault,  «une petite fille de village, la plus jolie qu’on eût su voir ; sa mère en était folle, et sa grand-mère plus folle encore». La version des frères Grimm accentue plus encore cet aspect: «Il était une fois une adorable petite fillette que tout le monde aimait rien qu’à la voir, et plus que tous sa grand-mère, qui ne savait que faire ni que donner comme cadeau à l’enfant . Elle lui fit faire une chaperon rouge «qui lui seyait si bien» qu’il finit par la désigner toute entière et «que partout on l’appelait le Petit Chaperon Rouge».

Le Petit Chaperon Rouge, contrairement à la fillette du conte oral, est très naïve: «la pauvre enfant, qui ne savait pas qu’il est dangereux de s’arrêter à écouter un loup». Conformément à cette image, elle donne au loup toutes les indications pour expliquer où habite sa grand-mère et à l’inverse de son homologue, s’avère tellement incapable de gérer la situation qu’elle se fait, dans le conte de Perrault, dévorer par le loup, sans avoir à aucun moment envisagé la moindre solution de fuite.

Perrault corrompt complètement l’image de la femme que véhiculait le conte oral et fonde la discrimination à son égard en terminant son récit sur ces mots: «On voit ici que de jeunes gens, surtout de jeunes filles, belles, bien faites et gentilles, font très mal d’écouter toutes sortes de gens, et que ce n’est pas chose étrange, s’il en est tant que le loup mange».

Le sexisme dans les contes de Perrault  et de ses successeurs (Grimm, Andersen) a déjà fait l’objet de plusieurs études. Cette image négative de la femme, en cette fin de 17ème siècle, s’inscrit dans un contexte historique précis, où les femmes étaient soit considérées comme des sorcières potentielles, soit contraintes d’épouser des hommes pour lesquels elles n’éprouvaient rien. Tout devait donc être mis en œuvre pour les maintenir dans un état d’infériorité et de dépendance par rapport aux hommes.

La seconde campagne de révision concerne le personnage du loup dans ses relations avec la fillette. Par des ajouts et des retraits calculés, l’image que le lecteur se fait de l’un et de l’autre va être considérablement modifiée.

La nature du loup, qui n’apparaissait dans le conte oral comme ni bonne ni mauvaise, devient chez Perrault, et plus encore chez les frères Grimm, rusée et calculatrice, menteuse, cruelle et impitoyable.

Le loup de Perrault en effet, lors de sa rencontre avec le Chaperon Rouge, «eut bien envie de la manger ; mais il n’osa pas, à cause de quelques bûcherons qui étaient dans la forêt». Rusé, il demande à la fillette quel chemin elle compte prendre et conseille à la «pauvre enfant», mine de rien, le chemin le plus long. La ruse du loup croît encore chez les frères Grimm, où il incite carrément la petite fille à s’attarder : «toutes ces jolies fleurs dans le sous-bois, comment se fait-il que tu ne les regardes même pas?» etc. Sa cruauté n’a pas de limite, et il n’hésite pas à croquer la grand-mère «qui se trouvait mal». Cet élément, ajouté par Perrault dans le but d'accroître la fragilité de l'humain face à la férocité du loup, s’accentue encore chez les frères Grimm: «tu n’as qu’à tirer le loquet, cria la grand-mère. Je suis trop faible pour aller t’ouvrir».

Le loup ment effrontément «contrefaisant», «adoucissant» sa voix et se cache sous les couvertures pour mieux abuser la fillette.

L’effroi de l’enfant et son jeune âge ne le retiennent pas: «Un fameux régal cette mignonne et tendre jeunesse ! Grasse chère, que j’en ferais, meilleure encore que la grand-mère, que je vais engloutir aussi. Mais attention, il faut être malin si tu veux les déguster l’une et l’autre. Telles étaient les pensées du loup tandis qu’il faisait un bout de conduite au Petit Chaperon Rouge» (Grimm).

En opposition à la méchanceté du loup, Perrault entreprend d’accentuer la candeur et la bonté de la nature humaine, ne fusse que par le vocabulaire qu’il emploie: la fillette est une «pauvre enfant», et la grand-mère «une bonne mère-grand».

Qu’une fillette en vienne à manger la chair et à boire le sang de sa grand-mère, et cela malgré les avertissements d’un animal (la chatte), était bien évidemment impensable dans cette optique, puisqu’elle suggère d’une part qu’un humain peut en manger un autre (après d’ailleurs avoir laissé le soin de l’abattage à la bête) et d’autre part que la chatte puisse faire preuve d’une moralité supérieure. Le conte de Perrault passe au bleu ce passage et transpose l’acte de «manger de la viande» sur le personnage du loup. Alors que ce dernier ne mange rien dans le conte oral, le loup dévore coup sur coup la grand-mère et la fillette. Perrault a transposé le caractère sanguinaire de cette scène de la fillette au loup.

Par ailleurs, de l’épisode du déshabillage de la fillette ne subsiste chez Perrault qu’une seule phrase: «Le Petit Chaperon Rouge se déshabille et va se mettre dans le lit où elle fut bien étonnée de voir comment sa Mère-grand était faite dans son déshabillé». Cette phrase disparaît ensuite complètement dans le conte des frères Grimm. Outre que le caractère sexuel de cette scène devait, par l’indécence qu'elle a pu soulever, être réduit à sa plus simple expression, le fait qu’il s’agisse d’un animal et d’une fillette a certainement joué un rôle dans l’évolution qu’a suivi cet épisode.

Dans le jeu de questions-réponses qui suit, bien que Perrault ne fasse pas allusion aux mêmes membres, on décèle pourtant encore l’ambiguïté du comportement de la fillette, qui ne peut ignorer qu’il ne s’agit pas de sa grand-mère, puisque ses observations (grands bras, grandes jambes) portent sur l’ensemble du corps du loup. Cette ambiguïté est totalement levée dans le conte de Grimm, où la petite fille ne voit du loup qu’un bout de visage et des mains, dépassant de la couverture. La bonne foi de la fillette s’en trouve définitivement établie.

Ces modifications introduites dans le conte par Perrault et Grimm entraînent enfin un dénouement tout à fait différent. Alors que le conte oral se termine par la victoire intellectuelle de la petite fille sur le loup sans que ni l’un ni l’autre ne soit blessé, le conte de Perrault se termine sur la mort du naïf Petit Chaperon Rouge, dévoré par le méchant loup. Cette fin sinistre qu’il réserve au Petit Chaperon Rouge met en évidence sa volonté de responsabiliser la fillette et les femmes en général. Perrault concède la victoire à l’animal, dans le but de donner une leçon de morale. Mais qu’une petite fille et sa grand-mère, même étourdies, se fassent manger par un loup et qu’il n’en soit pas puni a paru aux frères Grimm inadmissible. Ils entreprirent donc de corriger le texte à nouveau, dans le but de montrer que, quelle que soit la responsabilité humaine, il est légitime de maltraiter et de tuer les animaux.

Après avoir dévoré le Chaperon Rouge, le loup des frères Grimm s’endort et se met à ronfler. Intrigué par le bruit, un chasseur – notons que c’est à un chasseur que revient le geste libérateur et non pas aux bûcherons dont il a également été question dans le récit – entre et voit le loup. Prêt à épauler son fusil, il lui vient à l’idée qu’il a peut-être mangé la grand-mère et qu’il est peut-être encore temps de la sauver. Avec des ciseaux, il taille le ventre du loup endormi. Au 3ème coup de ciseau, il aperçoit le Chaperon Rouge, au 5ème, la grand-mère. Une fois sortie, le Petit Chaperon Rouge court chercher de grosses pierres qu’ils fourrent dans le ventre du loup. Quand il se réveille, il ne peut plus se lever et tombe mort. «Tous les trois étaient bien contents: le chasseur prit la peau du loup et rentra chez lui ; la grand-mère mangea la galette et but le vin que le Chaperon Rouge lui avait apportés, se retrouvant bientôt à son aise». 

Mais le message devait encore paraître trop faible, puisqu’un nouvel épisode s’ajoute au récit. «On raconte encore qu’une autre fois», le Chaperon Rouge croisa un loup en allant porter de la galette à sa grand-mère. Se gardant de se laisser distraire, elle arriva sans encombre chez cette dernière et lui raconta sa rencontre. Comme le loup frappait à la porte et rôdait autour de la maison, la grand-mère dit au Chaperon Rouge d’aller vider l’eau de cuisson des saucisses qu’elle avait fait cuire la veille dans la grande auge de pierre devant l’entrée de sa maison. Le Petit Chaperon Rouge en porta tant de seaux que pour finir l’auge fut pleine. Attiré par l’odeur de la viande, le loup juché sur le toit se pencha, glissa, tomba dans l’auge et se noya. «Allègrement, le Petit Chaperon Rouge regagna sa maison et personne ne lui fit le moindre mal».

Cette dernière phrase résume bien l’option idéologique que les auteurs veulent imposer. L’évolution qu’a suivi le conte du Petit Chaperon Rouge répond à la nécessité de présenter comme légitimes des discriminations, envers les femmes évidemment, mais surtout envers les animaux. La caricature proposée par le conte : une fillette aimable aux prises avec un animal sanguinaire et sans pitié, sauvée in extremis par un bon chasseur, a pour objectif de justifier aux yeux des enfants les mauvais traitements que nous infligeons aux animaux.    

NON AUX TIRS DE LOUPS !
 CopyrightFrance.com loup.org loup.org Votez pour mon site ! Weborama mesure d'audience et statistiques Votez pour moi au Webanimo - Le Palmarès des Sites Animaliers www.meilleurduweb.com : Classement des meilleurs sites Web.
referencement gratuit
referencement gratuit
Annuaire gratuit Webannuaire, referencement sur Internet L' ANNUAIRE DE BOB
L' ANNUAIRE DE BOB...